Intervenants
Avec Rehana Vally, politiste sud africaine de l’université de Witwatersrand, Benoît Dupain, doctorant, Chantal Ahounou, enseignante en lycée,Jean Paul Collin producteur de film. Débat animé par Bogumil Jewsiecki,professeur de l’université Laval de Quebec.
Quelle expérience la commission vérité et réconciliation peut-elle apporter aux autres conflits ?
I) Rappel historique
B.J. rappelle que la commission a été initiée par N.Mandela en 1997 et qu’elle a été présidée par Monseigneur Desmond TUTU, prix Nobel de la paix. Les audiences ont duré 52 semaines, la commission s’est déplacée dans tout le pays. Chaque semaine la télévision sud africaine présentait les témoignages les plus intéressants à une heure de grande écoute. Un million de téléspectateurs en moyenne suivaient ces émissions.
Trois étapes ont permis de sélectionner les témoignages :
- des enquêteurs ont entendu sur le terrain environ 22 000 témoins
- les assistants de la commission les ont auditionnés et ont retenu les cas les plus intéressants
- seuls 10% des témoins sont passés devant la commission
La radio sud africaine a assuré la diffusion des audiences de la commission en plusieurs langues
(11 langues officielles) d’où la nécessité de sélectionner des témoignages frappants. D’autre part le témoin entendu par trois fois avait le temps de construire son témoignage.
2) Le rôle de la commission
La commission avait trois objectifs :
- dire la vérité aux sud-africains à travers ceux qui ont vécu les persécutions ou leur famille
- donner aux victimes un droit de parole
- juger l’Etat mais aussi les conflits entre les mouvements anti-apartheid
Après deux ans de travaux aucun sud-africain ne peut se cacher derrière son ignorance.
RV remarque qu’aujourd’hui le débat porte sur la réparation : à quel prix fixer une vie perdue ?
Le « franc » symbolique vaut-il quelque chose ?
Les associations demandent des réparations, c’est pour beaucoup une question de survie car la majorité des sud-africains vit en dessous du seuil de pauvreté
Les critiques portent sur le fait que pour passer devant la commission il fallait du sensationnel et que la date choisie pour prendre en compte les témoignages était 1960 (massacre de Sharpeville) et non pas 1948 (début de l’apartheid)
C.A souligne que la commission a donné la parole aux sud-africains et leur a permis de construire leur histoire, c’est un exemple pour les autres pays africains et pour nous en France (donner la parole aux immigrés)
BD ajoute que tous ceux qui témoignent n’ont jamais eu la parole avant 1994 (40 ans d’oppression). Les images de l’oppression sont rares et ont été peu vues par les sud-africains. La commission a fait aussi un travail d’apport d’images. Elle a aussi instauré le présent en faisant surgir le passé et en l’ordonnant : la période 1960-1994 est le symbole de l’oppression, ce qui doit être rejeté pour aller de l’avant.
De plus en se déplaçant dans tout le pays la commission a reconstruit le territoire divisé par l’apartheid et l’a réunifié.
3) Amnistie et pardon
B.J précise que la question de l’amnistie est la plus contreversée, elle est inconditionnelle et protége contre les poursuites au civil comme au pénal. La loi s’applique à tous ceux qui ont avoué leurs crimes et exprimé leurs regrets aux victimes (regrets souvent minimes et arrogants). Les victimes ne peuvent attendre de réparations que de l’Etat actuel (environ 5000 euros ce qui est peu surtout pour les handicapés) Le processus de la commission apparaît donc injuste : de quel droit les bourreaux sont amnistiés et pardonnés avant qu’un procès n’ait eu lieu ?
BD ajoute que la commission subit une pression institutionnelle : il faut aller vers la réconciliation. Les victimes ne sont pas obligées de pardonner mais elles y sont fortement invitées.
Peut-on ne pas pardonner si l’Afrique du Sud veut aller de l’avant ?
Les enquêteurs ont permis de débloquer la parole tout de suite et d’apporter ainsi une rétribution aux victimes ce qui n’a pas été fait dans d’autres pays par exemple en Espagne au moment du retour de la démocratie.
JPC souligne qu’il faut distinguer les individus et les communautés. IL est impossible aux individus de pardonner mais il ne faut pas hypothéquer l’avenir donc il faut que les communautés se pardonnent : tous les enfants blancs ne sont pas des bourreaux. Il ne doit pas y avoir un héritage de la criminalité sur les générations futures.
Conclusion : La commission est-elle transportable ailleurs ?
BJ répond que la réussite de la commission est due à une société profondément chrétienne (même s’il y a des milliers d’Eglises différentes).L’Afrique du Sud est le seul pays au monde qui a un hymne religieux comme hymne national. On ne peut pas ne pas pardonner si on est chrétien. De plus la personnalité de Mandela a joué lui qui a pardonné après 27 ans de prison.
Mais l’expérience ne semble pas transportable ailleurs.
BD conclut que la commission n’a pas eu pour but de faire des noirs et des blancs des amis, mais d’introduire dans un changement de régime un élément émotionnel indispensable. Elle a aidé un processus de transition. En cela elle a réussi.
Exploitation pédagogique
Dans le cadre de l’ECJS au lycée, on peut envisager des mises en relation avec d’autres tribunaux qui ont suivi des guerres (Nuremberg, épuration en France) mais aussi comparer avec l’après Pinochet ou l’après guerre d’Espagne (cf article récent dans le Monde). Un rapprochement peut être fait aussi avec la guerre d’Algérie et les difficultés de revenir sur la torture.
On peut envisager aussi un sujet de TPE pour les TL et TES.
Ce thème de la justice peut faire aussi l’objet de débat au collège.
Auteur de l’article
Michèle MAZIERE. Professeur, lycée E.Branly - Nogent sur Marne.