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La tradition orale urbaine au masculin et au féminin

samedi 13 décembre 2003

 Intervenants

débat animé par
Michelle Perrot, professeur émérite de l’université de Paris VII avec
Elisabeth BOYI, professeur à ’université de Stanford (E.U.)
Philipe JOUTARD, professeur émérite à l’université de Toulouse - Le Mirail
Danielle DE LAME, conservateur du Musée royal de Tervuren (Belgique)
Donatien DIBWE DIA MWEMBU, professeur à l’université de Lubumbashi (R.D. du Congo)
Jean OMASOMBO, chercheur à l’Institut africain de Tervuren (Belgique)
Kiangu SINDANI, professeur à l’université de Lubumbashi (R.D. du Congo)
Vendredi 17 octobre 2003

 Contenu

Comment se construit la mémoire et quels sont les objets de la mémoire en République Démocratique du Congo ? Cette oralité, complètement moderne, sera traitée à partir de trois supports : le Nganda (réunion masculine), la musique née dans les années 50 (objet d’une autre conférence) et le pagne, tenue traditionnelle portée aujourd’hui encore par 70% des Congolaises.
Michelle Perrot souligne que l’histoire qui a longtemps eu un seul genre a deux sens : ce qui se passe, et le récit qu’on en fait. De ce récit les femmes disparaissent tout particulièrement dans l’histoire publique. Pour les faire émerger, il est nécessaire de recourir à d’autres sources comme la mémoire des objets qui permettent d’appréhender la vie quotidienne, mais le risque est alors de rejeter les femmes vers l’ethnologie et une histoire immobile. En revanche l’oralité souvent laissée voire déléguée aux femmes s’avère être une voie privilégiée pour une histoire des femmes.

 La mémoire masculine à travers un Nganda. Vidéo d’août 2002 à Lubumbashi

Devant une bière les hommes échangent sur la mémoire. Ils ne discutent pas d’histoires anecdotiques. C’est un débat enflammé où le souvenir du chef Kamanda est l’objet d’une négociation. Chaque participant s’implique personnellement, ainsi la mémoire individuelle tisse le lien avec le personnage mythique.

 Donatien Digwé raconte l’histoire

Les faits officiels : Kamanda est un chef coutumier Songyé, qui en 1935, a mangé sa femme, tué sa fille puis fut pendu en 1936. Cette histoire est enrichie par les témoignages des Songyé et des Luba Kasaï, deux ethnies recrutées pour travailler dans le Haut Katanga industriel dont ils ont été refoulés en 1990. De retour au pays, il est nécessaire de retrouver l’identité de leur ethnie et de parvenir à une transaction sur le personnage controversé de Kamanda.
Pour les Songyé, Kamanda n’a pas pu manger la femme car « manger la femme » c’est manger sa propre puissance. Selon les Luba Kasaï, Kamanda était très friand de femmes, il en avait une centaine, mais était insatiable. Ils ont donc fabriqué une femme fétiche pour le perdre aux yeux des Belges, et dominer les Songyé. Les Songyé se rappellent qu’avant les Blancs, ils étaient un peuple de guerriers. Leur peuple, dont Kamanda était le puissant chef, a été décapité par les Belges qui ont contribué à la libération des peuples assujettis comme les Luba Kasaï : « La chèvre sur le dos du léopard ».Les Luba Kasaï pensent que la femme fétiche les a rendus plus forts que les Songyé, et même que les Belges qu’ils ont réussi à manipuler.

 La mémoire féminine à travers le pagne. Rosalie Malu Muswamba.

Le pagne est le costume national féminin depuis Mobutu. Il s’agit de bien plus qu’un vêtement, un véritable média qui fait passer des messages d’abord aux hommes, mais aussi aux autres femmes. Le pagne, uni jusqu’à l’apparition des wax hollandais décorés en 1955, devient alors un langage sans paroles. Les pagnes disponibles sont très différents de qualité et de prix mais les femmes reconnaissent les qualités au premier coup d’œil.
Pour les Congolais, il n’y a pas de femmes laides, il n’y a que des femmes qui ne savent pas s’arranger. C’est le rôle du mari de pourvoir à leur parure, ce dont ils tirent également profit, car une femme bien habillée valorise son mari.
Les noms des wax permettent bien de comprendre leurs messages : « nom mari est capable de » est le wax hollandais de luxe le plus recherché ; « oeil de ma rivale » porté en rouge signifie au mari que son « deuxième bureau » (maîtresse) est trop gâtée.
Les wax se diversifient beaucoup. Les pagnes à motifs religieux sont devenus très fréquents dans la société contemporaine. On trouve également des publicités de ville, des pagnes anniversaires de l’Indépendance ... Une place à part revient aux pagnes d’animation politique distribués gratuitement dont le port constitue un véritable acte d’allégeance.
Toutefois, le pagne reste ambivalent : il est à la fois une prise de parole des femmes et l’objet de leur dépendance à l’égard du mari.

 Auteur de l’article

Catherine Lamoulen

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