Le cinéma sous l’occupation

mercredi 12 janvier 2005

 Intervenant :

Michel Jacquet, cinéaste, auteur de Travelling sur l’occupation

La période de l’occupation a beaucoup inspiré le cinéma. En s’appuyant sur une sélection de films, Michel Jacquet a voulu montrer l’occupation vue par les cinéastes, mais aussi la réception de leurs films depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il explique les raisons pour lesquelles ces films ont rencontré le succès, provoqué le scandale ou l’indifférence du public.

 Les héros de l’après-guerre

Le cinéma « résistantialiste » de l’immédiat après-guerre

Au sortir de la guerre, le cinéma veut glorifier les héros français, ceux qui ont participé à la libération du pays. La bataille du rail de René Clément (1945) en est le film type, par son objet (montrer les résistants à l’œuvre) et par son succès. Le père tranquille du même réalisateur (1946) présente également un résistant ayant pris de grands risques, mais sous l’allure d’un « pantouflard », personnage double qui renvoie à chaque Français l’image de ce qu’il aurait voulu être.

Le corollaire de ce thème est la dénonciation de la collaboration, opérée par Christian-Jaque dans Boule de suif (1945). En adaptant la nouvelle de Maupassant, il établit un parallèle entre la guerre de 1870 et la Seconde Guerre mondiale. Son succès va de pair avec le purgatoire que connaît La grande illusion de Jean Renoir, considéré comme pétainiste (avec notamment la figure péjorative du juif), alors qu’à sa sortie en 1937, il fut perçu comme un film pacifique.

Le retour de l’individu

A partir des années 1950, le retour à des préoccupations individuelles marque une rupture. Les héros sont désormais des prisonniers de guerre, comme dans La vache et le prisonnier d’Henri Verneuil (1959) et Le passage du Rhin d’A.Cayatte (1961). La particularité de ces films est de permettre à des personnages dont la situation n’est pas très glorieuse de se révéler.

Dans Les culottes rouges d’Alex Joffé (1962), le tableau est plus grinçant : il présente deux prisonniers qui tentent de s’évader. L’un (joué par Laurent Terzieff), essaie sans jamais y parvenir, au contraire de l’autre, pourtant présenté comme un personnage médiocre et plus lâche (joué par Bourvil). Cet acteur, qui incarne le mieux le citoyen moyen dans la France occupée, est celui qui a tourné le plus de films à cette époque. On le retrouve ainsi dans Fortunat d’Alex Joffé (1960), un personnage simple transfiguré par sa mission de passeur.

Le premier film qui offre une vision différente de l’occupation est La traversée de Paris de Claude Autant-Lara (1956), qui montre des personnages qui ont profité de l’époque pour mettre en place un marché noir.

La réconciliation franco-allemande

A la différence de la littérature, le cinéma a la volonté d’humaniser les Allemands. Dès 1949, Le silence de la mer adapté du livre de Vercors par J.P. Melville force le trait en dressant le portrait d’un Allemand idéal, séduisant et très cultivé. Le propos est le même dans Un taxi pour Tobrouk de Denys de la Patellière (1960), où l’on retrouve Hardy Krüger, officier allemand qui donne des Allemands une image plutôt positive. C’est encore lui qui interprète un aumônier allemand considéré comme un saint dans Le Franciscain de Bourges de Claude Autant-Lara (1967).

Cette réhabilitation allemande par le cinéma français coïncide avec les rencontres entre De Gaulle et Adenauer. Dans La ligne de démarcation de Claude Chabrol (1966), les autorités allemandes sont scindées en deux catégories : la Wehrmacht, impeccable, et la Gestapo, abominable, qui ne paraît pas liée à l’Allemagne.

 La levée des tabous, à partir de 1968-69

C’est à cette époque que le cinéma rejoint la littérature, avec un certain retard. Depuis la Libération, les romans ont adopté un ton très critique, et leur point de vue est reconnu, comme en témoignent les deux prix Goncourt de 1946 et 1947, qui donnent une vision très négative de la Province sous l’occupation. Ceux que l’on présentait auparavant comme des héros (les résistants et leur engagement), commencent à être remis en cause, tandis que d’autres personnages jusque là ignorés font leur apparition devant la caméra (les juifs, les Français attentistes).

Les Français, entre démythification et réhabilitation

Par son traitement documentaire, sa volonté d’objectivité, L’armée des ombres de J.P. Melville (1969) constitue une démythification de la résistance, une remise en cause du message jusqu’alors autorisé. Le chagrin et la pitié, véritable documentaire de Marcel Ophuls (1971), bouscule également les idées reçues. Dans les interviews réalisées à Clermont-Ferrand, il apparaît que les Français n’ont été en majorité ni résistants, ni collaborateurs, mais seulement passifs. Prévu pour l’ORTF, il ne fut diffusé qu’en 1981 à la télévision. Ce film a cependant été beaucoup montré au cinéma.

La question même de l’engagement est posée par Louis Malle dans Lacombe Lucien (1974), qui met en scène un paysan lotois que le hasard tourne vers le maquis, et qui s’engage finalement dans la milice par dépit d’avoir été refusé par la résistance. L’engagement y apparaît comme un acte fortuit, qui n’est en rien le résultat de convictions intellectuelles et politiques. Ce film, perçu comme une provocation, a fait scandale à sa sortie.

Une vision plus nuancée de l’attitude des Français est donnée par Le vieil homme et l’enfant de Claude Berri (1967). Le personnage joué par Michel Simon, d’abord tout à fait antipathique, antisémite, vouant un culte au maréchal Pétain, se révèle être un ancien poilu, intoxiqué par la propagande radiophonique de Vichy, et l’on finit par « mieux le comprendre ».

Monsieur Klein de Joseph Losey (1976) apparaît comme un film expiatoire, condamnant l’attitude de la population française face aux juifs. Ce personnage qui profite de l’occupation pour exercer divers trafics se retrouve par erreur assimilé à un juif. Recherché, il est raflé au Vel’d’Hiv et déporté.

Les juifs et l’engagement des cinéastes : entre nuance et culpabilité

A partir des années 1970, rares sont les films dans lesquels les juifs n’occupent pas un rôle central. Avant cela, on trouve Le vieil homme et l’enfant et Fortunat apparaissent comme des exceptions.

L’Allemagne disparaît, reléguée dans le décor. Et le propos des cinéastes devient souvent intime. Les violons du bal, sorte de manifeste, montre les difficultés d’un producteur à monter un film dans lequel les juifs sont les héros. En 1974, une première référence à la rafle du Vel d’Hiv est faite dans Les guichets du Louvre. En 1980, François Truffaut réalise Le dernier métro et Louis Malle signe en 1987 un film autobiographique : Au revoir les enfants, entre acte de responsabilité et sentiment de culpabilité, se demandant si cet enfant qui n’a pas été sauvé aurait pu l’être. L.Malle a éprouvé beaucoup de difficulté à faire ce film. Mais, arrivant à point nommé, il a été reçu de façon très consensuelle.

Les remises en cause radicales

Autant les cinéastes des années 1970 sont nuancés, autant les remises en cause opérées dans les années 1980 sont radicales. Elles épousent l’actualité des affaires Papon, Touvier. Personne n’est épargné, quel que soit le ton choisi : la satyre de Papy fait de la résistance de Jean-Marie Poiré (1983), ou le règlement de comptes d’Uranus de Claude Berri (1990).

Plus violent, Le docteur Petiot, de Christian de Chalonge (1990) joué par Michel Serrault, dénonce la double vie de ce tortionnaire tout en étant engagé dans les FFI, ce qui finit de démythifier la résistance.

Dans Un héros très discret, on voit comment le personnage joué par Mathieu Kassovitz, qui n’a connu aucun engagement pendant la guerre, se fabrique ensuite un passé de résistant imaginaire. La démythification est d’autant plus efficace que l’imposteur est inspiré d’un personnage réel.

 La place des femmes dans ce thème

Des rôles décalés

Lorsqu’elles sont présentes, les femmes ne sont pas montrées pour elles-mêmes, elles gardent une place à part. Ainsi dans Boule de suif, le personnage féminin, en révolte, s’apparente à un mythe.

Elles sont le plus souvent hors la guerre, toutes présentées comme bienveillantes, y compris les Allemandes. C’est le cas de la fermière dans La vache et le prisonnier, qui aide Fernandel à s’enfuir, et dans Le passage du Rhin, où l’Allemande se marie finalement avec le personnage joué par Charles Aznavour.

Parfois un peu immatures, elles ne comprennent pas les enjeux politiques de la situation, comme dans Le dernier métro et dans Une affaire de femmes de Claude Chabrol (1988), la femme paraît finalement comme une victime de la période.

Les figures de la résistance

Il y a peu de femmes résistantes. Hormis Danielle Darrieux, qui joue le rôle de Marie dans Octobre de Julien Duvivier en 1958, c’est Simone Signoret qui incarne le mieux la figure de la résistante. Dans Le jour et l’heure de René Clément en 1962, on la voit s’éveiller à la conscience politique. Dans L’armée des ombres, elle devient l’âme de la résistance, image qu’elle développe à nouveau dans Judith Therpauve de Patrice Chéreau (1978). Le thème ne rencontre plus de succès lorsque sort en 1984 Blanche et Marie de Jacques Renard.

 Les années 1990 ou l’apaisement

Le cinéma des années 1990 semble se réconcilier avec le passé, et commence pour cela par son propre passé. Monsieur Batignole de Gérard Jugnot (2002) se présente ainsi comme un ensemble de citations des films évoqués précédemment.

Reprenant le thème de l’engagement, Laissez-passer de Bertrand Tavernier (2001) en montre toute la difficulté, sans prendre parti. Des deux personnages principaux, l’un ne s’engage pas (ni d’un côté ni de l’autre), tandis que l’autre s’engage, en apparence du côté allemand par son métier, mais également dans la résistance.

Le choix des thèmes et de leur traitement au cinéma, ainsi que la réception des films par les spectateurs, permettent de suivre l’évolution de la perception de la période d’occupation par la société. Qu’en sera-t-il des films à venir ? Le thème ne s’épuisera-t-il pas de lui même, avec l’éloignement historique ?

Servanne Savier

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