Les femmes dans l’enseignement de l’histoire

mercredi 12 janvier 2005

Animateurs

J. Dusseau et L. Wirth, inspecteurs généraux de l’Education Nationale, Intervenants : Chantal Février, Jean Sérandour , IA-IPR de l’académie Aix-marseille ; D. Lett, maître de conférences à l’université Paris I ; Michelle Zancarini-Fournel, professeur à l’IUFM de Lyon.

L’histoire du genre a fait l’objet d’un atelier [1] lors du colloque de décembre 2002 intitulé « Apprendre l’histoire et la géographie à l’école ». Malgré l’importance de la recherche et l’avancée de l’historiographie depuis plusieurs décennies sur l’histoire des femmes, leur visibilité dans l’histoire enseignée demeure faible. « Où en sont les femmes dans l’enseignement de l’histoire ? ».

Le premier constat est que l’histoire est sexuée tant au niveau de la réalité que des concepts. L’histoire est longtemps restée celle des dominants, des acteurs et des chasseurs : des acteurs ont fait l’histoire, des penseurs l’ont écrite ; de l’Histoire Méthodique à l’Ecole des Annales, les grands historiens sont des hommes. Cette histoire, faite et écrite par des hommes a longtemps été enseignée par des hommes tandis que d’autres disciplines, en particulier, les disciplines littéraires se féminisaient.

Depuis trente ans, une mutation s’opère, notamment à partir du moment où l’histoire des représentations s’intéresse au local, à l’individu. S’ajoute l’apport du féminisme. Des historiennes se penchent alors sur les femmes dans l’histoire [2] puis plus récemment s’intéressent à l’histoire du genre. A l’école, la prise de conscience est lente. En témoigne la place des femmes dans les manuels scolaires et dans les instructions officielles.

Il faut attendre les années 1980 pour qu’une politique volontariste forte apparaisse. Yvette Roudy, ministre déléguée auprès du premier ministre, ministre des droits de la femme prône un « toilettage » des manuels scolaires notamment ceux de lecture.

Quelques années plus tard, Ségolène Royale, pose à nouveau la question de la place des femmes dans les programmes scolaires. Le constat permet de voir un retard important qui perdure encore aujourd’hui [3]. Si certaines femmes ont accédé à des niveaux importants de responsabilités, il conviendrait de sexuer le discours, le regard et d’enseigner une histoire faite par les hommes et par les femmes en reprenant ce slogan « pas d’histoire sans elles ».

Comment ouvrir l’enseignement de l’histoire afin justement de sexuer le regard ? Les programmes ne sont certes pas explicites sur le sujet. Cependant, le commentaire des thèmes d’étude d’histoire du cycle terminal précise que rien n’empêche, bien au contraire, d’étudier le rôle et le statut des femmes, « d’ouvrir ce champ des possibles » y compris au collège ou en seconde. Il propose alors quelques pistes ou thèmes à élargir : l’exclusion durable et la place des femmes dans les luttes politiques, les partis, les syndicats ; l’impact de la première guerre mondiale et le rôle des femmes dans les guerres (mondiales, coloniales) ou dans la paix ; l’émancipation des années 1960-1970 et la place des femmes, au sein de la famille, dans le monde du travail. A ce sujet, la place des femmes dans l’enseignement en général, dans l’enseignement de l’histoire en particulier peut tout à fait servir de point de départ.

Quant aux méthodes, elles sont diverses. Il est d’abord possible de travailler sur les représentations à partir d’œuvres littéraires ou artistiques (de la « Dame à la licorne » aux « Demoiselles d’Avignon » en passant par « Le déjeuner sur l’herbe »). Ensuite, l’approche comparative (obtention du droit de vote entre différents pays) peut s’avérer très intéressante. Enfin, des études de cas peuvent être menées à partir d’exemples emblématiques comme Françoise Sagan ou George Sand, sur l’engagement des femmes comme Olympe de Gouges, Germaine Tillon...

Ou en est l’usage du genre en France ? Il est à noter une certaine évolution qui a conduit les historiennes et les historiens depuis l’histoire des femmes, à étudier les femmes dans l’histoire puis à l’histoire du genre. On constate que la question des femmes en histoire n’est interrogée par le concept de genre depuis peu. C’est Ann Oakley qui, en 1972, définit la première, d’un point de vue féministe ce concept. C’est surtout grâce aux travaux de l’historienne Joan W. Scott que le genre « cet élément constitutif des rapports sociaux » devient une façon première de signifier des rapports de pouvoir [4]. Beaucoup de travail reste à faire en France autour d’un concept difficilement accepté (M. Perrot le remplace par rapport de sexe masculin-féminin ) et dont la dimension est rarement intégrée dans l’enseignement.

Le genre, s’il doit permettre de travailler sur les relations réelles et symboliques entre hommes et femmes, rend également plus lisible la masculinité et permet d’interroger les identités multiples des individus et des groupes. Il fait l’objet de trois débats. D’abord, n’abandonne-t-on pas l’histoire des femmes quand on fait l’histoire du genre ? Ensuite, ne doit-on envisager que les rapports de pouvoir et de hiérarchie ? Enfin, quelle relation établir entre le sexe et le genre, c’est à dire entre le sexe biologique et le sexe culturel et social ?

Dans l’académie d’Aix-Marseille, dans le cadre du groupe disciplinaire, des actions sont réalisées depuis la fin des années 1990, à la suite du constat de la faible présence des femmes dans l’histoire enseignée par rapport aux avancées de la recherche. Dans ce contexte, la formation continue joue un rôle important. Il s’agit en s’appuyant sur le savoir universitaire, d’ouvrir le débat en portant un regard critique et de considérer l’importance et l’intérêt de ce thème pour la formation des élèves comme le révèlent diverses expériences pédagogiques menées depuis, dans l’académie d’Aix-Marseille tant au collège qu’au lycée [5].

Laurent GUYOT

Notes

[1] Cf. le compte rendu de C. Février et M. Zancarini-Fournel intitulé « L’histoire et la géographie saisis par le genre » in Actes du colloques « Apprendre l’histoire et la géographie à l’école », actes de la DESCO, 2004, pp. 117-120

[2] M. Perrot et G. Duby, Histoire des femmes en occident de l’antiquité à nos jours, Paris, 1991-1992 ( réedition 2002)

[3] L’association Mix-cité évoque le sexisme des manuels scolaires en s’appuyant sur les travaux de N. Mosconi ou de M. Duru-Bellat sociologues de l’éducation et sur le « rapport au premier ministre sur la représentation des femmes et des hommes dans les livres scolaires », Documentation Française, mars 1997

[4] J. W. Scott, Gender and the politics of history, New York, 1988 Cf. Les articles consacrés à ce sujet dans le Dictionnaire critique du féminisme », PUF, 2000. A signaler également C. Delphy, Penser le genre, quels problèmes ?, Paris, 1991

[5] Les comptes rendus de ces expériences sont disponibles sur le site académique aux adresses suivantes : http://histgeo.ac-aix-marseille.fr/... http://histgeo.ac-aix-marseille.fr/... http://histgeo.ac-aix-marseille.fr/... http://histgeo.ac-aix-marseille.fr/...

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