Quelle histoire pour l’Afrique ?

vendredi 12 décembre 2003

 Intervenants

Animateur : Catherine Coquery-Vidrovitch, professeur émérite de l’université Paris VII.
Intervenants : Sophie Dulucq, maître de conférence à l’université de Toulouse-Le Mirail, détachée au CNRS, Lucette Valensi, directrice d’études à l’E.H.E.S.S., Ibrahima Thioub, professeur à l’université de Cheikh Anta Diop (Sénégal), Alessandro Triulzi, professeur à l’Instituto Universitario Orientale (Italie).

C. C.-V. salue le développement depuis une vingtaine d’années de l’histoire africaine, longue histoire et histoire complexe, variée, plurielle, qui doit rompre avec des visions et des mythes plus ou moins marqués par la colonisation.

Trois points sont successivement abordés :

 1 - La périodisation

Celle qu’on accepte tacitement (quelques millénaires pour l’Afrique traditionnelle précoloniale, quelques siècles de colonisation qui font entrer l’Afrique dans la modernité et quelques décennies d’indépendance) est fausse. C. C.-V. le rappelle et propose quelques repères : l’expansion des peuples bantous (les deux premiers millénaires avant J.-C. jusqu’au dixième siècle), les contacts très anciens avec les Arabes pré-musulmans et avec les Romains, la naissance de l’Islam et son arrivée rapide en Afrique du nord, le temps du trafic négrier qui fait de l’Afrique le centre du monde et voit se développer parallèlement la notion de race (au sens de raciste). Les théories scientifiques racistes du XIXe siècle s’en nourrissent. L. Valensi souligne la nécessité de césures différentes au nord et au sud du Sahara : l’Afrique du nord, moins humanisée à la préhistoire, se rattache ensuite au périmètre méditerranéen et à sa périodisation, même si les échanges (or, esclaves) et l’islamisation témoignent de contacts avec le sud du Sahara. L’Egypte et la vallée du Nil qui font le lien entre le nord et le sud sont une exception majeure. On est loin de la périodisation académique, mise en place - dit Ibrahim Thioub - après la Seconde Guerre Mondiale, dans le cadre de la colonisation et à ce titre " construit culturel " (S. Dulucq) comme la distinction entre Afrique blanche et Afrique noire.

 2 - La mobilité

A. Triulzi souligne l’intérêt de l’inclure dans la relecture de l’histoire de l’Afrique. Les sociétés se sont déplacées et se sont adaptées aux situations nouvelles ; elles ont eu des contacts (les langues, les systèmes d’appartenance, les parentèles et les mariages en témoignent). Il n’y a pas une identité africaine, mais des identités qui bougent comme le montre l’étude des marges, plus expressives de la réalité africaine (mixité des langues et de la culture), que le centre. Or, C. C.-V. le rappelle, on a surtout fait l’histoire des centres, c’est-à-dire des Etats, dotés d’un pouvoir central, fixés sur un territoire, ce qui a pu conduire à l’idée - fausse - d’une identité africaine figée. L. Valensi souligne l’intérêt d’approfondir les relations entre histoire et ethnologie dans cette perspective. Ibrahima Thioub développe les aspects physiques et identitaires de la mobilité : c’est elle qui permet de survivre ; elle impose un changement d’identité sous peine de ne plus être en relation avec l’environnement. Elle implique des capacités de dissidence, de contestation, des capacités à s’inscrire dans les marges, à écrire une autre histoire que celle du centre. Les Africains échangent, se déplacent (cf les pélerinages) ; ils s’approprient et indigénisent ce qui a été introduit par l’étranger. A ce sujet, L. Valensi rappelle qu’il y a un islam africain, que les Africains de l’Ouest ont indigénisé la Vierge en reine Isabelle. C. C.-V. souligne le travail de syncrétisme, d’assimilation, d’indigénisation réalisé sur le plan religieux mais aussi dans les pratiques agricoles. S. Dulucq confirme la focalisation actuelle de de l’histoire de l’Afrique sur les concepts d’hybridité, de mobilité (culturelle et sociale).

 3 - Comment écrire aujourd’hui l’histoire de l’Afrique ?

3 difficultés sont évoquées :

1 - C. C.-V. rappelle l’intérêt trop marqué pour les crises qui a nourri l’ " afropessimisme " encore fréquent.
2 - A. Triulzi signale la difficulté de transmettre à la fois la spécificité de l’Afrique et ce que nous avons en commun avec elle.
3 - Ibrahima Thioub expose la difficulté liée à l’instrumentalisation du passé africain. Les Africains ont commencé à écrire leur histoire au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, pendant la colonisation. Leur écriture est d’abord une écriture de combat : il s’agit de réhabiliter l’histoire du continent face à une histoire coloniale - un monologue, dit S. Dulucq - qui nie l’historicité des sociétés africaines et véhicule des schémas racistes (" Tous les Africains sont noirs et ils sont incapables de se gouverner "). Ils restent cependant enfermés dans les schémas de l’ " establishment ", travaillant sur l’Egypte pour prouver que la civilisation en Afrique est aussi ancienne qu’en Grèce et cherchant un Napoléon africain. (Dans les années 1960, dit L. Valensi, on déconstruit l’histoire coloniale pour construire une histoire nationale). Dans les années 1980, l’interrogation porte sur la position subalterne de l’Afrique. Faut-il l’attribuer à l’esclavage ? A la venue de l’Occident ? C’est développer une conception angélique de l’Afrique unie, le mal venant de l’extérieur, et c’est très réducteur. Tout ne s’explique pas par le face à face Noirs/Blancs. Aujourd’hui, l’intérêt pour le passé est souvent lié aux incertitudes de l’avenir, à l’actualité troublée.

Les intervenants s’accordent sur quelques orientations :

  • préférer l’histoire régionale à celle des Etats, travailler sur des Afriques, étudier des identités africaines
  • étudier l’histoire des relations entre Africains, l’histoire de leurs conflits, y compris celle des crises (qui peuvent être salvatrices et porteuses de modernité)
  • croiser les points de vue, les écoles historiques, c’est-à-dire travailler à construire non une histoire unique mais une " histoire en dialogue " (L. Valensi).

 Auteur de l’article

Catherine CASSAGNE. Professeur, lycée E.BRANLY 94, Nogent sur Marne.

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